vendredi 7 décembre 2012

Résumés du numéro 34 de MEI


Le cinéma est encore mort ! Un
média et ses crises identitaires…1
André Gaudreault
Université de Montréal
Philippe Marion
Université de Louvain
Le cinéma est en crise, il est en sursis. Peut-être va-t-il mourir ou se dissoudre dans
d’autres systèmes d’expression… De l’époque initiale de la cinématographie-attraction
jusqu’à la fracture numérique actuelle, le cinéma s’est régulièrement retrouvé aux
prises avec des moments de remise en question radicale. Le présent article se propose
d’observer ces moments de crises, dans leur contexte culturel et intermédial, afin d’en
analyser les résonances sur le plan des conceptions que l’on a pu se forger du cinéma.
Ainsi, par exemple, des débats récents sur le statut de la salle de cinéma, ce lieu du
rituel classique de « consommation » cinématographique. Notre conviction réside dans
le fait que rien mieux que ces crises identitaires ne révèle la manière dont une époque
se construit et véhicule une « image » d’un média donné. Dans le « stress » de pareils
moments de remise en question, certains observateurs du média cherchent les meilleurs
arguments pour le défendre. Ce faisant, et sans forcément en avoir conscience,
ils circonscrivent ce qui, à leurs yeux, constituerait l’ultime noyau identitaire du média.
Une lecture généalogique de ces crises devrait donc révéler une série de définitions
évolutives du cinéma comme « fédération provisoire de séries culturelles ».
Mots clés : Cinéma, Intermedialite, Identite Mediatique, Series culturelles
L’image écran, de la toile à l’interface
Jean-Claude Soulages
Université de Lyon 2
ICOM, ELICO, Lyon 2
La représentation picturale a enfermé le spectateur dans un cadre. L’écran du cinéma
a libéré cette image en lui apportant un cadre-scène, en inventant une place à un sujet
regardant co-producteur d’un univers diégétique autonome. Au spectateur éloigné du
grand écran, a succédé l’écran performatif du terminal télévisuel. Le flux télévisuel
a étendu le cadre d’usage de l’écran cinématographique et démultiplié les postures
spectatorielles. Le terminal des origines est devenu une interface et le flux télévisuel
esquisse déjà la silhouette d’un nouveau réseau et d’un nouvel acteur. En abandonnant
son destin fonctionnel et solitaire, l’écran informatique dès qu’il a été mis en réseau
a donné naissance à une communauté médiatique réticulaire bousculant l’agenda
centralisateur et monolocutif du terminal télévisuel. Ce à quoi nous assistons, c’est
à un vaste phénomène d’individualisation et de transitivité des écrans mais surtout
d’appropriation des technologies de communication par leurs usagers.
Mots clés : Media, écran, image, film, télévision.
Multiplication des écrans et relations
aux médias : de l’écran d’ordinateur à
celui du Smartphone
Marie-Julie CATOIR
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
Laboratoire MICA-Bordeaux 3
Thierry LANCIEN
Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
Laboratoire MICA-Bordeaux 3
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche menée depuis 2008 à l’université de
Bordeaux 3, au sein du laboratoire MICA. Il propose un cadre de questionnement relatif aux
relations avec les écrans et leurs contenus médiatiques ainsi que des données recueillies
lors d’un travail de terrain. Celui-ci portait sur la relation entretenue avec deux écrans en
particulier : celui de l’ordinateur et celui du téléphone portable de type Smartphone, et plus
spécifiquement, sur la circulation de contenus entre ces deux écrans numériques. Nous
avons analysé les journaux de bord réalisés en avril 2011 par des étudiants de Master 1 en
Sciences de l’Information et de la Communication, provenant de trois filières différentes
(Recherche, Multimédia et Communication et Générations), âgés de 21 à 26 ans3.
Mots clés : Intérmédialité, hybridation, transmédialité


La double traversée des écrans :
proxémie des dispositifs et enchâssements
médiatiques
Etienne Armand AMATO
R&D Gobelins, l’Ecole de l’image
Laboratoire CITU Paragraphe, Paris 8
Etienne PERENY
Université Paris 8
Laboratoire Paragraphe, Paris 8
Afin d’analyser le rapport aux écrans, cet article développe une approche proxémique
qui permet de cerner la progressive libération des corps et des situations de réception
dans le domaine de l’audiovisuel et de l’informatique. Puis, il aborde la désolidarisation
des supports et des médias causée par la numérisation des médias et l’interconnexion
des machines. Dans ce contexte, la capacité des contenus à traverser tous les écrans
correspond à un phénomène d’enchâssement médiatique, provenant de l’informatisation
des supports et des contenus, devenus interactifs. La proxémie dynamique et
communicationnelle qui en résulte est alors abordée en termes d’effectuation pour
les hypermédias et d’instanciation pour les cybermédias, ces derniers étant incarnés
par les jeux vidéo et les avatars jouables qui les peuplent.
Mots clés : Proxémie, écran, hypermédia, cybermédia, instanciation, image interactive
Manipulation des médias à l’écran et
construction du sens
Serge Bouchardon
Université de Technologie de Compiègne1
Les créations interactives en ligne proposent à l’utilisateur des gestes de manipulation
de médias à l’écran (par exemple déplacer un élément, activer un lien, entrer du
texte au clavier). Dans cet article, nous proposons des outils sémio-rhétoriques pour
analyser le rôle de ces gestes dans la construction du sens. Ces outils permettent
notamment d’identifier des figures de rhétorique que nous appelons figures de manipulation.
Dans cette analyse du jeu entre manipulation de médias et support écranique
dans les créations interactives, nous posons l’hypothèse d’une gestualité spécifique
au numérique.
Mots-clés : écriture numérique, manipulation, geste, interactivité, figure, écran
numérique.
La construction d’un sens dans la
polysémie du design web
Communicate, oeuvre ou produit ?
Christine BREANDON
Université du Sud Toulon-Var
BP 132 F-83957
La Garde cedex
IUT SRC 200 av Victor Sergent
83700 Saint Raphaël
cebrean@univ-tln.fr
Franck RENUCCI
Université du Sud Toulon-Var
BP 132 F-83957 La Garde cedex
UFR Ingemedia
renucci@univ-tln.fr
Le design d’interface web installe l’usager dans un espace manipulable, polymorphe,
polysémique. Nous étudions ici le processus interprétatif des messages visuels à
travers l’analyse d’un objet signifiant. Le point de vue de l’analyste est confronté au
point de vue des utilisateurs à travers une enquête de terrain. Notre problématique
porte sur le processus sémiosique dans un environnement mouvant : existe-t-il des
systématismes dans les mécanismes interprétatifs lorsque l’utilisateur manipule
une séquence signifiante ? Le contexte donné suffit-il à recevoir le message émis ?
L’interactivité contraint-elle à construire un sens singulier ? Nous faisons l’hypothèse
que l’interactivité du design est un facteur singularisant la lecture de l’image. Nous
interrogeons l’interprétation du message visuel dans le cadre théorique de travaux
menés en sémiopragmatique en regard des systématismes liés à la reconnaissance
des objets perçus (concept d’iconotype selon Darras), et de pratiques stéréotypées.
Mots-clefs : design, interactivité, comm unication, polysémie, individualisation
L’écran-outil et le film-objet.
Michael BOURGATTE
TELECOM PARISTECH
UMR CNRS LTCI
Les développements récents de la sphère du numérique accompagnent une circulation
accrue et facilitée des objets audiovisuels. Plus encore, ils reconfigurent les écrans qui
ne sont plus de simples interfaces utiles à la visualisation de ces contenus. Désormais,
l’écran est aussi un espace sur lequel on retrouve des outils dits « d’annotation » permettant
le découpage des films, la production de textes périphériques, l’introduction
de mots-clés, etc. Rendre visible cet outillage et le produit des annotations participe
de la mise en place d’une nouvelle économie éditoriale des écrans qui n’est plus
simplement le résultat du travail d’un éditeur de sites ou de logiciels. L’organisation
des écrans repose aussi sur l’activité des utilisateurs. Pour désigner cette économie
écranique, nous avons choisi de parler d’économie curatoriale des écrans, en ce sens
qu’il s’agit d’une activité d’organisation, d’enrichissement et d’accompagnement à la
lecture des contenus filmiques.
Mots-clés : annotation, audiovisuel, économie curatoriale, logiciels, Internet,
pratique.
Ecran vidéoludique et journalisme : vers
de nouvelles pratiques informationnelles.
LAMY Aurélia
Université de Lille-Nord de France
Laboratoire GERIICO
aurelia.lamy@univ-lille1.fr
USEILLE Philippe
Université de Lille Nord de France
Laboratoire DeVisu
philippe.useille@univ-valenciennes.fr
Les serious game se développent sur Internet depuis maintenant plusieurs années ;
ils investissent aujourd’hui le milieu journalistique sous la forme du newsgame. Ce
nouveau format informationnel conduit les rédactions à redéfinir leurs pratiques journalistiques
à s’engager dans une démarche d’innovation qui répondrait aux attentes
d’un public habitué à la pluralité des écrans. Le newsgame « Primaires à gauche » est
un « jeu vidéo d’information politique » qui place le joueur au coeur de l’information à
laquelle il accède à travers l’écran vidéoludique : le gameplay et le game design sont
ainsi mis au service du contenu éditorial. Cette approche vidéoludique de l’information
inaugure un nouveau régime d’appropriation de l’information qui sera spécifié à travers,
d’une part, l’analyse de la matérialité du newsgame, d’autre part, les intentions
exprimées par les concepteurs.
Mots-clés : newsgame, information, jeux vidéo, intermédialité
Etude sémio-rhétorique du rôle de l’hypertexte
dans le discours journalistique
Alexandra SAEMMER
Université de Paris 8
Laboratoire Paragraphe. Paris 8
L’étude sémio-rhétorique de l’hypertexte dans un corpus de textes journalistiques fait
émerger trois grands types aux délimitations fluctuantes : l’hypertexte à tendance informationnelle,
l’hypertexte dialogique et l’hypertexte-figure. L’hypertexte ne se réduit
donc pas toujours à la mise à disposition de preuves et autres références, mais semble
parfois être utilisé par le journaliste pour argumenter une opinion ou juxtaposer des
points de vue. En ironisant ou subvertissant les propos du « texte géniteur », l’hypertexte
devient « figure ». En pointant vers des ressources autres que celles annoncées
dans le texte « géniteur », l’hypertexte peut se transformer en outil de manipulation,
qui prend des dimensions particulières grâce à la manipulabilité de l’hypertexte. Nous
questionnons donc dans cet article à la fois la position du « lectacteur » (Weissberg) et
de ses pouvoirs de manipulation, et celle du lecteur manipulé par l’hypertexte.
Mots-clés : sémiotique, rhétorique, hypertexte, figure, manipulation.




Les formes d’adresse au spectateur :
du cinéma au jeu vidéo de rôle, en passant
par la bande dessinée.
Gwenn SCHEPPLER
Université de Montréal
Pourquoi retrouve-t-on des formes d’adresses au spectateur plus ou moins similaires
dans le cinéma, les jeux vidéo et la bande dessinée ? Bien que différents d’un point de
vue sémiologique, ces trois médiums laissent apparaî tre ici et là des figures interpellantes
qui, incarnées et douées de parole, regardent ostensiblement le spectateur et
l’invitent à communiquer à son tour, trouant la diégèse et le quatrième mur. C’est là
bien sûr une illusion du discours, mais il n’en demeure pas moins que cette figuration
de la tradition orale dans des médias qui n’en ont aucun besoin laisse songeur. En se
focalisant sur des exemples très limités (pris dans le cinéma narratif dominant, la
bande dessinée franco-belge et le jeu vidéo de rôle), ce texte propose d’interroger le
lien de ces figures avec le mode énonciatif de chaque médium, afin de montrer comment,
si elles sont similaires, elles ne remplissent pas les mêmes fonctions quant à
l’énonciation et à la diégèse.
Mots-clés : bande-dessinée, cinéma, jeux vidéo, oralité, énonciation, adresse
Playful TV screen – The playability and
role of TV in producing interactive experiences
Pauliina Tuomi
Tampere University of Technology
sptuom@utu.fi
A television has never been just a TV set. It often plays a considerable part in creating
gaming situations and playful experiences. TV is seen much less active medium than
PC or mobile phone. Nevertheless, the idea of making TV interactive has emerged
throughout the development of the media. A qualitative study of Finnish television
and television in general as a part of an active gaming experience is conducted by
analyzing TV as a broadcast screen, as a monitor and as an interactive screen and as
a participatory (multi)screen. The future TV is just one piece of a larger puzzle of many
interconnected devices.
keywords: tv history, interactivity, playfullness, participary tv
Mimésis de l’écran. Quand le contenu
est sa propre représentation
Daiana Dula
Université du Havre
Cirtai/Cdhet
daiana.manoury@univ-rouen.fr
L’écran informatisé peut être vu comme une construction sémiologique dans la mesure
où, par ses capacités mimétiques, il crée des sens nouveaux. En s’auto-représentant,
il suscite de véritables « doublures », des répliques de lui-même en tant que support,
mais également de ses utilisateurs.
Partant, la notion d’interactivité est remise en jeu. Les projections dites « interactives
», par leur extrême plasticité, révèlent des écrans capables d’opérer des
transferts pluriels, allant de la démultiplication des représentations, au brouillage
volontaire des identités et jusqu’à la redéfinition du principe d’espace public. Installés
dans la rue, ils imitent les modalités du miroir, ils se présentent comme des surfaces
réfléchissantes dans lesquelles objets et individus peuvent se dédoubler à l’infini.
Cette autosimilarité, pour constitutive qu’elle apparaisse, réussit-elle à tenir le pari
d’un dialogue effectif et efficient, qui ferait de l’utilisateur un spectateur agissant ?
Certains écrans-cadres prétendent incorporer et s’associer les individus – en cela, ils
peuvent être qualifiés de « miroirs cordiaux » ; néanmoins, la frontière de l’artefact
semble demeurer indépassable.
Il reste que, en se répliquant à l’intérieur de lui-même, l’écran médiatisé explore et
exploite sa propre mise en scène et, ce faisant, il révèle et met en exergue les moyens
mêmes de sa représentation.
Mots-clés : écrans contenants, projections interactives, mimesis, autosimilarité,
identité, « miroirs cordiaux »


L’écran du smartphone dans tous ses
états
Virginie Sonet
Université Paris II, Panthéon-Assas
CARISM-IFP, Univ Paris II
Laboratoire MEDIA-CISM, Orange Labs, Rennes
virginie.sonet@gmail.com
Le smartphone cristallise la convergence de technologies et de pratiques antérieures.
Interactif et tactile, cet écran donne l’illusion à l’utilisateur de manipuler physiquement
les contenus. Connecté et mobile, il est adapté à de nouveaux contextes d’utilisation (de
lieux, de moments), mais comporte aussi des contraintes (disponibilité des réseaux,
autonomie d’énergie). Désigné comme le «troisième écran», il offre, dans la lignée de
la télévision et de l’ordinateur, la possibilité de visionner des contenus audiovisuels.
En prenant comme observatoire les consommations de ces contenus, nous analysons
les différentes utilisations ad hoc de cet écran par les smartphonautes. Entre Écran-
Ambiance et Écran-Communication, nous relevons à partir d’une enquête qualitative,
cinq usages qui participent de l’appropriation de l’audiovisuel mobile.
Mots-clés : Mobilité, Convergence, Pratiques audiovisuelles, Pratiques communicationnelles,
Usages, Smartphone
Les espaces de l’écran
Ghislaine CHABERT
Université de Savoie
Laboratoire IREGE, Université de Savoie
ghislaine.chabert@univ-savoie.fr
Comment faire un travail de recherche sur les usages des écrans dans un contexte
général de bruits autour de cette notion ? Quels usages de quels écrans ? Quelles
représentations associées à la circulation entre différents écrans ? Quelles médiations
liées aux lieux et aux temps des écrans ?
L’article apportera des éléments de réponses à ces questions à partir du croisement
de différentes pratiques d’écrans (visiocommunication, interactifs dans les musées,
serious gaming). Il visera à montrer la pertinence du concept de l’espace pour qualifier
la relation à l’écran. Cette relation prendra sens dans l’enchevêtrement entre espaces
professionnels et privés et aussi entre espaces culturels/de loisirs et intimes. Ces
pratiques seront également pensées dans l’interrelation et la circulation entre les
différents « espaces vécus » autour de l’écran.
Mots-clés : Ecran, espaces, usages, perception

Multiplication des écrans. MEI 34

 
Multiplication des écrans et relations
aux médias : de l’écran d’ordinateur à
celui du Smartphone
Marie-Julie CATOIR
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
Laboratoire MICA-Bordeaux 3
Thierry LANCIEN
Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
Laboratoire MICA-Bordeaux 3
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche menée depuis 2008 à l’université de 
Bordeaux 3, au sein du laboratoire MICA. Il propose un cadre de questionnement relatif aux
relations avec les écrans et leurs contenus médiatiques ainsi que des données recueillies
lors d’un travail de terrain. Celui-ci portait sur la relation entretenue avec deux écrans en
particulier : celui de l’ordinateur et celui du téléphone portable de type Smartphone, et plus
spécifiquement, sur la circulation de contenus entre ces deux écrans numériques. Nous
avons analysé les journaux de bord réalisés en avril 2011 par des étudiants de Master 1 en
Sciences de l’Information et de la Communication, provenant de trois filières différentes
(Recherche, Multimédia et Communication et Générations), âgés de 21 à 26 ans3.
Mots clés : Intérmédialité, hybridation, transmédialité

Les recherches sur les écrans
La recherche sur les écrans n’est pas nouvelle et dès la fin des années 80,
Chambat et Ehrenberg (1988) posaient la question de savoir si la généralisation
des écrans qui commençait à toucher tous les secteurs, ne nous introduisait pas
dans un nouveau « continuum » comparable à celui de l’imprimé. Une telle hypothèse,
toujours d’actualité, demeure intéressante car, en rapprochant les écrans de
l’imprimé, elle permet d’éviter les visions globalisantes, notamment autour d’une
convergence totale des contenus et des usages. Chambat et Ehrenberg défendaient
en effet la thèse d’une coexistence complémentaire des médias, à rapprocher de
la culture précédente de l’imprimé qui admettait « des fonctions et des usages
divers et ramifiés ». Nous verrons ultérieurement que notre travail de terrain a
mis en évidence la complémentarité entre l’ordinateur et le Smartphone (notamment
relais dans la fonction agenda), mais aussi le fait que la multiplication des
écrans dans l’espace domestique induit une activité en réseau avec d’autres écrans
(comme celui de la télévision).
Dans les années 2000, d’autres travaux ont porté plus spécifiquement
sur les dispositifs d’écran dans leur rapport aux contenus médiatiques et au spectateur.
Olivier Mongin et des auteurs réunis dans un numéro d’Esprit (2003) ont
envisagé alors les modifications que la multiplication des écrans pouvait engendrer
chez les spectateurs sur le plan de la représentation, du temps et de l’imaginaire.
Dans ces travaux, on se demandait aussi (Amiel 2003) si la multiplication
des écrans était en train d’effacer leurs différentes identités ou si au contraire
celles-ci demeuraient, alors accompagnées de consultations de contenus médiatiques
spécifiques.
Depuis lors, les écrans se sont encore multipliés, semblant plus que
jamais brouiller les frontières entre contenus médiatiques stables et usages établis.
C’est pourquoi, il nous semble essentiel aujourd’hui de chercher à savoir si la
multiplication des écrans modifie l’identité des médias et les relations entretenues
avec eux.
Pour répondre à ce questionnement, nous allons croiser une réf lexion
historique et théorique sur les relations avec les écrans et leurs contenus médiatiques
avec notre travail de terrain sur l’écran de l’ordinateur et celui du
Smartphone. Dans cette enquête, il s’agissait notamment de chercher à savoir :
Comment se transforme la relation à ces deux écrans dans un contexte de multiplication
des écrans ? Quels contenus et usages sont spécifiques à chacun de
ces deux écrans, mais aussi quels contenus et usages circulent de l’un à l’autre,
et peuvent ainsi être considérés comme transmédiatiques ? Quel rôle joue la
situation d’énonciation (ou médiation situationnelle) dans la relation à ces deux
écrans ?
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Une nouvelle intermédialité
Pour appréhender cette « nouvelle » situation médiatique, il nous semble
important de nous référer aux travaux sur l’intermédialité, notamment à ceux de
Gaudreault, Marion et Altman (2000, 2006) qui proposent d’envisager celle-ci
non pas simplement comme un mélange des médias mais bien comme une étape
historique, un état transitoire, une « forme » partagée entre plusieurs médias
existants, l’identité de certains pouvant être en suspens4. L’intermédialité serait
alors « cette phase au cours de laquelle une forme destinée à devenir un média
à part entière doit composer avec les contenus véhiculés par les médias déjà en
place.5 » Cette approche historique nous semble particulièrement éclairante pour
mieux comprendre les conséquences de l’émergence d’Internet et des nouveaux
médias sur la relation aux écrans et à leurs contenus.
Le paysage médiatique actuel constitué de médias dits classiques (cinéma,
télévision) et de médias dits nouveaux (sites web, dispositifs multimédia
interactifs, jeux vidéo, contenus de téléphonie mobile) correspondrait bien à ce que
Gaudreault et Marion (2006) disent des médias contemporains qui « afficheraient
un penchant marqué envers la dissémination intermédiale » ce qui ne serait d’ailleurs
pas pour eux incompatible « avec leur identité médiatique singulière ».
Les travaux sur l’intermédialité qui ont souvent une dimension historique
nous rappellent aussi utilement qu’il ne faut pas considérer ces crises
comme inédites : « toutes les crises médiatiques se ressemblent davantage
qu’elles ne diffèrent.6 » Pour les comprendre, on aura tout intérêt à les rapprocher
d’autres crises d’intermédialité qui ont touché les médias et leurs supports
écrans : arrivées du cinéma, de la télévision. L’intermédialité se complexifie
encore plus dans le cas de l’ordinateur et du téléphone portable, qui intègrent
plusieurs médias déjà existants, notamment grâce au réseau du web.
L’intermédialité permet donc de relativiser les approches trop globalisantes
comme celles qui portent sur la convergence des supports et des contenus.
C’est pourquoi nous allons faire ici l’hypothèse que l’identité actuelle des médias,
loin d’être complètement bouleversée, est plutôt prise entre des tensions. D’un
côté l’on aurait effectivement des médias qui, pour reprendre la formule de Gaudreault
et Marion, auraient tendance à se disséminer, de l’autre des médias qui
garderaient des facteurs d’identité, des spécificités fortes.
Suite de l'article dans le numéro 34 de MEI.

jeudi 3 février 2011

Appel à contributions MEI 35 Ecrans et médias

Appel à contributions
MEI 35: “ECRANS et MEDIAS”
Coordonné par Thierry Lancien , le numéro 35 de MEI aura pour titre ‘Ecrans et médias’.

Multiplication des écrans et relations aux médias
A l’heure où les écrans numériques ne cessent de se multiplier et de se diversifier, on se demandera dans ce numéro comment cette situation affecte les relations entretenues avec leurs différents contenus médiatiques. On peut aussi faire l’hypothèse que la fréquentation de ces nouveaux médias (sites web, dispositifs multimédias interactifs, jeux vidéos, plate-formes mobiles, contenus de téléphonie mobile) qui a des spécificités que l’on décrira, influence celle des anciens médias.
Perspective historique et comparatiste
Un tel questionnement peut se faire sous un angle historique voire comparatiste, puisque la question des écrans, à travers le passage de l’écran de cinéma à celui de la télévision (écran dynamique, Manovich) puis de l’ordinateur (écran virtuel, Manovich) a été étudiée notamment dans le cadre de l’intermédialité et peut donc éclairer la relation aux écrans numériques.
Identités des écrans
Face à ce que certains appellent une société des écrans (Asselin, Mongin), tandis que d’autres parlent de nouveau continuum écranique (Chambat) ou encore d’écran total (Serroy), la problématique de ce numéro suppose aussi un travail d’élucidation autour de la question de l’identité de ces différents écrans. Doit-on par exemple considérer que les écrans n’auraient plus d’identité propre ou vaut-il mieux faire l’hypothèse qu’ils gardent des spécificités singulières qu’il faut alors caractériser ?
Penser les écrans : notions, concepts
Les recherches sur les dispositifs numériques ont mis en avant un certain nombre de notions et de concepts qu’il convient d’examiner pour juger de leur pertinence. Il peut s’agir de ce qui est théorisé autour d’une problématique générale de l’interaction (images agies, images actées, images en procès chez Boissier, Lamizet, Weissberg), de la participation (co-énonciation, co-construction), des périodisations (néo-spectateur) ou encore des échanges et hybridations (spectateur hybride, pratiques cross ou transmédiatiques).

Interroger les relations et leurs transformations
Nourrie par des apports historiques, étayée par une réflexion sur les concepts, ce numéro abordera les relations spectatorielles et médiatiques sous l’angle de leurs transformations.
On examinera par exemple comment les écrans numériques font évoluer les relations sémiotiques entretenues avec les différents médias (des pratiques de lecture ou de visionnement à des pratiques d’intervention sur les textes, les images ; déplacement de l’énonciation), comment ils induisent de nouveaux comportements cognitifs, comment ils supposent des relations intermédiales (préférences pour certains contenus par rapport à certains écrans, mise en relation de différents médias).
Les relations aux écrans pourront aussi être interrogées par rapport à des paramètres contextuels, sociaux, culturels (relations aux écrans dans les espaces privés/publics, place des écrans dans l’imaginaire de la communication, représentations, rapports au temps, à l’espace, au corps).
Organisation de la publication
1- Le résumé de la proposition (500 mots, 2000 à 2500 signes) doit être envoyé à thierry.lancien@u-bordeaux3.fr
2- Date limite pour l’envoi de ce résumé 1er mars 2011.
3- Notification des résultats du comité de lecture 1er avril.
4- Les articles en français ou en anglais devront nous parvenir pour le 1er juin pour pouvoir être envoyés aux lecteurs (double lecture à l’aveugle).
5- Les avis relatifs aux articles seront formulés pour le 1er septembre.
6- Le numéro 35 paraîtra en Décembre 2011.

MEI ‘Mediation et Information’
La revue MEI ‘Mediation and Information’ qui a été créée en 1993, est une revue de référence en Sciences de l’information et de la communication qui publie deux numéros par an d’environ deux cents pages.
MEI est une revue scientifique soutenue par le Centre National du Livre (CNL)
C’est une revue qualifiante reconnue par:
o le Conseil National des Universités (CNU de Sciences de l’Information et de la Communication)
o l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur AERES.

samedi 1 janvier 2011

Multiplication des écrans, images et postures spectatorielles

Multiplication des écrans, images et postures spectatorielles

Thierry LANCIEN
Université michel de Montaigne
Bordeaux 3

Conférence faite au colloque de l’Afeccav : « Faire de la recherche en cinéma et en audiovisuel : quelles pratiques pour quels enjeux ? »
9-10-11 juillet 2008
in Beylot P, Le Corff I, Marie M, Les images en question. Cinéma, télévision, nouvelles images: les voies de la recherche, Presses Universitaires de Bordeaux 3,mars 2011


Comme toute évolution technologique puissante et rapide, la multiplication des écrans est souvent envisagée sous le seul angle de sa nouveauté, de ses performances, de sa force de changement. De tels discours d’accompagnement, ceux du monde industriel, de la presse risquent de faire oublier que les écrans ont une histoire et qu’il s’inscrivent dans des pratiques qu’il faut revisiter et interroger. C’est à cette seule condition que l’on pourra tenter de répondre à la question qui nous retient : en quoi la multiplication des écrans affecte-t-elle les images et en quoi modifie-t-elle les postures spectatorielles ?

Un tel questionnement se tient évidemment à l’écart de toute posture relevant du déterminisme technologique puisqu’on cherche au contraire à travers lui à comprendre quellles sont les interactions entre dispositif technologique, images et réception. Il s’effectue d’autre part dans le cadre des recherches sur l’intermédialité (Delavaud, Lancien 2006) qui s’intéressent on le sait aux questions d’identité des médias aussi bien sous un angle généalogique que dans une perspective plus synchronique qui consiste alors à analyser les emprunts, les hybridations entre médias.


D’écran en écran

Divers et parés des attributs de la modernité, les écrans d’aujourd’hui ne doivent pas nous faire oublier qu’il s’inscrivent dans une lignée qui comme le signale Raphaël Lelouch (Lellouche 90) « organise de longue date notre relation à des interfaces à la fois informatives et opératoires ». On peut par exemple, comme le fait Lev Manovich (Manovich 2001), remonter au tableau dont les caractéristiques essentielles sont déjà de présenter une surface plate, de proposer une vision frontale, d’agir comme une fenêtre et de nous proposer un espace qui est à une autre échelle que la nôtre. Le chercheur du MIT propose de l’appeler « écran classique », tandis que « l’écran dynamique », celui du cinéma, de la vidéo et de la télévision contient en fait les mêmes propriétés mais avec des images en mouvement. S’il y a bien sûr des différences essentielles entre le tableau et l’écran dynamique, la vraie rupture semble surtout se produire avec ce que Manovich appelle « l’écran virtuel ». L’écran virtuel qui est avant tout celui de l’ordinateur, affecte profondément l’image, d’abord parce qu’il permet de la multiplier (on peut sur un même écran observer plusieurs images), ensuite et peut être surtout parce que les images y deviennent des données (textes, images, graphiques) que l’on affiche comme d’autres documents, ce qui ne peut pas ne pas avoir d’effets sur la relation qu’on entretient avec elles. A ces différences pourrait-on dire physiques, s’ajoutent aussi des différences culturelles qu’il faudra prendre en compte par rapport à la réception. En effet, alors que l’écran dynamique appartient à une catégorie culturelle qui est celle des spectacles de distraction populaire (lanterne magique, fantasmagorie, panorama, diaporama), l’écran virtuel lui n’appartient pas à la lignée du divertissement mais à celle de la surveillance militaire, puis de la transmission des savoirs avant qu’il ne rejoigne de multiples applications avec Internet. Ces caractéristiques sont à mettre en relation avec ce que nous dirons plus loin des types de relations culturelles aux écrans.

Dans leur double relation aux images et au spectateur, il nous semble que les écrans que nous considérons peuvent donner lieu à un autre type de catégorisation qu’il conviendrait aussi de prendre en compte pour étudier les postures spectatorielles. Nous proposons ainsi de distinguer l’écran de « représentation », l’écran de « transmission », l’écran « d’action », l’écran de « simulation » et l’écran de « contact ». Ce sont ici autant les contenus qui sont pris en compte que leurs mises en forme, influencés par les conditions temporelles de leur émission et de leur réception.

L’écran de « représentation » qui est principalement celui du cinéma (mais qui peut être aussi celui de la télévision en s’hybridant alors à l’écran de transmission), s’inscrit selon nous dans ce que Daniel Bougnoux (Bougnoux 2006) appelle une « temporalité de la différance ». Le mot « différance » emprunté à Derrida renvoit tout à la fois aux transformations successives du travail de re-présentation comme au fait que la re-présentation suppose quelque chose d’absent.

L’écran de « transmission » qui serait celui de la télévision est plus un écran de présentation (Serge Daney n’écrivait-il pas d’ailleurs que l’on était passé avec l’écran de télévision de la représentation à la présentation). La logique de flux, la séquentialité semblent en partie effacer le travail de la représentation ou en tout cas niveler l’image du cinéma que l’on pourrait appeler « travaillée ». L’écran de transmission présente d’autre part des images qui du point de vue de leur réception auraient tendance à se contaminer, à s’hybrider. En introduisant dès ses débuts le direct, la télévision accentue encore cette logique de présentation pour remplacer l’interprétation par le vécu, la distance par la co-présence.

Avec l’écran « d’action », celui de l’ordinateur, on est fâce à un changement plus profond encore puisqu’il permet d’être en relation non plus avec un flux mais avec un stock qui suppose l’intervention du spectateur pour choisir, afficher, interrompre, fermer des documents. La représentation ou la transmission peuvent bien sûr être présentes mais inscrites dans un temps nouveau celui de l’action du spectateur. Alors que la télévision cherchait à montrer sa performance par le direct, la performance semble s’être ici déplacée vers le spectateur. On peut penser que l’expérience spectatorielle en est fortement modifiée.

L’écran de « simulation », celui notamment des consoles de jeux, des simulateurs professionnels s’éloigne encore un peu plus de la logique de l’image spectatorielle puisqu’il permet bien au delà de la représentation, de plonger (au besoin avec des auxiliaires perceptifs) dans l’image pour y intervenir. Par rapport à nos autres écrans, l’écran de simulation représente le stade le plus avancé de la performance et du direct.

L’écran de « contact » enfin, celui des téléphones mobiles, inscrirait les contenus auxquels il peut donner accès dans une relation profondément marquée par les usages du téléphone. L’écran y serait tantôt un lieu fonctionnel (consultations, services, commandes), tantôt un lieu d’attention plus flottante qui aurait surtout une valeur de contact.

Images nomades et images hybrides

Une fois mises au jour certaines des spécificités des écrans considérés, il convient de s’interroger sur la nature des images qui y circulent pour tenter de comprendre si elles sont affectées par ces écrans. Pour cela nous pensons qu’il est nécessaire de distinguer au moins deux grandes catégories d’images, les images nomades et les images hybrides.

Images nomades
En ce qui concerne les images nomades, c’est à dire les images identiques que l’on peut voir sur différents écrans, le phénomène n’est pas nouveau et l’on peut citer dans un passé récent l’exemple du magnétoscope. En permettant l’arrêt, le retour en arrière, en affectant le défilement du film, le magnétoscope a pu transformer le rapport du spectateur à l’image de cinéma (Bergala, Lancien 2006). Dominique Paini (Paini 2002) qui propose de parler de « lecture magnétoscopée » fait l’hypothèse que celle-ci décuple la dimension figurative du film et le plasticise. On peut considérer de la même façon que le DVD qui morcelle le film à travers le chapitrage, qui propose une logique de l’extrait, induit de nouveaux rapports à l’image de cinéma. Le visionnement d’un film sur ordinateur s’accompagne nous semble-t-il de transformations plus radicales encore. Le fait de pouvoir jouer sur la taille de l’écran (grâce au fenétrage) affecte déjà la réception. D’autre part la cohabitation des images de cinéma avec d’autres images : images utilitaires (icônes, pictogrammes), images privées, images professionnelles ne peut pas à notre avis ne pas affecter leur statut symbolique, affectif pour le spectateur. A ce stade, il paraît donc clair que le passage de mêmes images sur différents écrans affecte réellement celles-ci.


Images hybrides

A côté des images nomades, les images hybrides seraient celles qui, issues d’un dispositif de filmage particulier lié à un certain type d’écran, viennent hybrider un autre dispositif. Nous prendrons pour exemple le film « Redacted » de Brian de Palma. Le cinéaste y mêle en effet des images empruntées à d’autres écrans : ceux d’Internet, du caméscope privé, des télévisions de surveillance, du documentaire télévisé. La question des écrans touche ici aussi bien la création que les conditions de la réception. En déclarant notamment que le cinéma serait « repassé second dans l’ordre des images » Brian de Palma veut dire que le cinéma organise la distribution de celles-ci mais qu’aucune ne lui appartiendrait plus (Les cahiers du cinéma 2008). La multiplication des écrans évoquée au début de cet article s’accompagnerait d’un éclatement des sources, d’une disparition d’un centre d’émission. Brian de Palma parle encore « d’images zéro faites par tout le monde et par personne ». La question auctoriale soulevée par de Palma est bien sûr à rapprocher des pratiques de détournements, de « remakes » de films que l’on peut observer sur Internet par exemple sur un site comme « Youtube ». Des internautes y reprennent des images existantes, de cinéma, de télévision pour les transformer en agissant par exemple sur leur montage, leur bande sonore. Dans le domaine de l’information, un vidéaste israélien montrait tout récemment sur ce site, des journaux télévisés de CNN fragmentés et accompagnés de mots de présentateurs qui donnent forme à un autre discours, polémique et intriguant. Il est d’autre part intéressant de noter qu’à propos de son film Brian de Palma signale qu’il peut très bien être regardé sur Internet. Hybridées les images en viennent aussi à hybrider les situations de réception.

Néo spectateur et nouveaux rapports à l’image

Si l’examen des dispositifs d’écrans et des images qui y circulent nous a déjà permis de faire un certain nombre d’hypothèses quant aux postures spectatorielles qu’elles induiraient, une centration sur le spectateur est maintenant nécessaire. Pour nous rapprocher de lui, nous envisagerons les relations culturelles qu’il entretient avec les écrans puis celles qu’il peut avoir avec les images.

Les relations culturelles aux écrans : de l’expérience à la relation

La multiplication actuelle des écrans qui pourrait sembler s’accompagner d’une certaine banalisation ou homogénéisation du rapport que l’on entretient avec eux risque de faire oublier qu’ils s’incrivent dans des relations sociales, culturelles sur lesquelles il faut insister.

L’expérience cinématographique
Nous appellerons « expérience cinématographique », celle de la réception du cinéma. En choisissant le terme d’expérience nous voulons insister sur le fait qu’elle s’inscrit dans une histoire du spectacle, de l’art et suppose un certain type de rapport à la culture. Cette expérience est aussi une forme forte de socialisation, de pratique culturelle qui a ses caractéritiques propres, ses rites qui la rendent singulière par rapport à d’autres situations de réception d’images (Ethis 2007).

La fréquentation télévisuelle
Parler plutôt de « fréquentation » pour la télévision, c’est signifier que la pratique de réception est ici moins engageante tant en termes de démarche qu’en termes de visionnement. L’accés à domicile, la possibilité de visionner sans forcément passer par des programmes mais aussi le fait de passer d’un programme à un autre, de s’absenter, de parler, assimilent la réception à une féquentation, voir à une exposition (au sens d’être exposé à quelque chose) plus qu’à une participation.

L’activité réseaux
La relation à l’écran d’ordinateur reléverait quant à elle plus d’une activité au sens où celui-ci en tant que terminal de programmes et documents extrêmement divers (y compris bien sûr par rapport à Internet) mélange les univers du travail, du loisir, du spectacle mais aussi du fonctionnel. Le spectateur ou téléspectateur s’y déplace vers l’acteur.

La relation mobile
Enfin pour ce qui est de la réception d’images grâce à la téléphonie mobile, il convient sans doute de parler de relation tant la primauté du contact est importante. Le fait que le mobile permette le contact interpersonnel souvent dans une forte dimension phatique, vient ici influencer les autres contenus du mobile.

Les différentes relations culturelles à l’écran semblent donc bien montrer un mouvement qui irait d’une pratique culturelle à une pratique de communication, d’un spectacle à une consultation de programmes et de documents et qui déplacerait ainsi le spectateur vers l’usager.

Les relations aux images : permanences, coexistences et transformations

Si nous nous rapprochons maintenant des images, peut-on considérer que les relations que le spectateur entretient avec elles se transforment selon les types d’écrans considérés et en fonction des tranformations précédemment évoquées.

Il convient pour pouvoir formuler diverses hypothèses de reprendre la distinction que nous avons faite précédemment entre images nomades et images hybrides.
Pour ce qui est des premières, lorsqu’un chercheur comme Gérard Leblanc (Leblanc 2006) avance que « ce n’est pas la multiplicité croissante des situations spectatorielles qui détermine la multiplicité des postures spectatorielles », on peut sans doute en partie partager ce point de vue. Si l’on réfère par exemple la posture spectatorielle aux notions de pacte ou de contrat, il est effectivement fort probable que le type de dispositif d’écran ne vienne pas fondamentalement perturber un contrat de fiction ou un contrat documentarisant. C’est à notre avis à un niveau plus discursif ou textuel que les transformations risquent de se produire. Pour prendre l’exemple du film de fiction qui peut ête vu sur écran de cinéma, à la télévision ou sur un écran d’ordinateur, nous sommes tentés de faire l’hypothèse qu’en passant par exemple du cinéma à l’écran d’ordinateur, il s’inscrit dans un nouveau rapport au récit marqué par la logique délinéarisante du visionnement sur ordinateur. Le mode du récit aurait alors à cohabiter avec les modalités de l’extrait, du fragment. Morcelé, le film rejoindrait alors tous ces documents que l’on affiche pour les refermer dès que l’extrait a été vu. Inscrit normalement dans la durée, le film serait affecté par la logique de simultanéité qui préside aux manipulations sur l’écran d’ordinateur.

En ce qui concerne les images hybrides à propos desquelles nous avons évoqué le film de Brian de Palma et qui sont au départ liées à un type d’écran (images de caméscope, images de télésurveillance, images de téléphone mobile) elles se jouent ensuite des supports pour migrer au cinéma, à la télévision, sur Internet. L’identité de chaque média peut en être ainsi affectée comme la relation que le spectateur entretenait jusqu’à maintenant avec lui. Evoquer la fin du cinéma, ou celle de la télévision (Missika 2006) peut en fait concerner la concurrence que leur font d’autres nouveaux médias (comme Internet) mais ce peut être aussi analyser les transferts d’expression qui se font d’un média à l’autre et qui les inscrivent dans une situation nouvelle d’intermédialité.

A côté des images nomades et des images hybrides, il faut enfin s’intéresser aux images dites nouvelles et liées principalement aux écrans d’ordinateur. Nous avons vu précédemment comment ces écrans semblaient quitter l’univers classique de la représentation pour pénétrer plutôt dans celui de l’action. Dès 1987, Jean Mottet (Mottet 1987) s’intéressait à cette transformation en soulignant que ces images nous faisaient quitter toute une tradition figurative (liée au dévoilement du monde grâce aux vertus imitatives de l’image) pour entrer dans une logique de communication, l’écran étant alors transformé en base de données. Comme nous l’avons déjà vu c’est alors l’action, la performance qui sont mises en avant, puisque pour certains chercheurs (Barboza, Weisberg 2006) le spectateur deviendrait même « spect-acteur ». S’il faut être prudent avec une telle notion, c’est sans doute dans le domaine artistique que ces transformations ont été au début les plus sensibles et qu’elles ont été le plus théorisées. Edmond Couchot (Couchot 1988 ) par exemple a proposé de parler d’un «écran mosaique » qui représenterait une déconstruction de la représentation classique. Le régime habituel de la communication des médias laisserait place à un régime de la « commutation » qui serait marqué par un véritable dialogue entre l’écran et le spectateur. Il y aurait là bien sûr un changement radical dans la posture spectatorielle telle que nous cherchons à l’interroger et des notions comme celles de co-auteur, de co-énonciateur doivent évidemment êtres examinées. Le développement de sites comme Youtube et de toutes les nouvelles pratiques autour de l’image vient en grande partie donner raison à ceux qui avancent les thèses qui viennent d’être évoquées mais dans beaucou d’autres cas l’intercativité entre l’uasger et les contenus restebeaucoup plus limitée.

Une réception intermédiale

S’il y une tendance aujourd’hui à affirmer que nous sommes entrés dans un univers du tout écran, sorte de nouveau continuum comparable à celui de l’imprimerie et dans lequel les différents écrans se confondraient pour perdre toute spécificité, il nous semble qu’il faut au contraire insister sur les différences culturelles et visuelles qu’il y a entre les écrans. Les différents dispositifs d’écrans semblent bien d’une part s’inscrire dans différents types de relations, d’autre part affecter les images qu’ils nous proposent. Il ne faut pourtant pas pour autant figer ces différences mais plutôt faire l’hypothèse (qu’il faudra vérifier par des travaux de terrain) que le spectateur est entré dans une phase de réception intermédiale, marquée elle aussi par des hybridations et même d’apparents paradoxes. Le goût pour l’identification (cinéma classique), pour la sensation physique (cinéma postmoderne. Moine 2000) cohabite par exemple avec celui pour la distanciation, la citation, le pastiche, l ‘humour (pratiques d’images sur Internet). Ceci prouve qu’une fois de plus il faut sûrement faire le pari d’un spectateur, d’un téléspectateur actif qui joue avec les différentes postures spectatorielles que lui proposent les écrans.


Références bibliographiques
Barboza P, Weissberg J.L., L’image actée, L’Harmattan, 2006
Bergala A, Lancien Th., L’installation cinéma : une expérience du regard in Revue Médiamorphoses n°18, octobre 2006
Bougnoux D., La crise de la représentation, La Différence, 2006
Couchot E., La mosaique ordonnée ou l’écran saisi par le calcul in Communications n°48, 1988
Delavaud G, Lancien Th., (dir) D’un média..l’autre, Revue Médiamorphoses n°16, Avril 2006
Ethis E., Sociologie du cinéma et de ses publics, Colin, 2007
Leblanc G., Actualisations du multiple in Revue Médiamorphoses n°18, octobre 2006
Lellouche R., Théorie de l’écran, www.erba-valence.fr/modules/enseign/jpb/theoriecran.htm. 90
Les Cahiers du Cinéma. De Palma en Irak. La colère des images. n° 631. Février 2008
Manovich L., The Language of New Media, The MIT Press, 2001
Missika J L., La fin de la télévision, Seuil, 2006
Moine R., Approche culturelle d’un cinéma post-moderne in Vanoye (dir) Cinéma et audiovisuel. Nouvelles images, nouvelles approches. L’Harmattan. 2000
Mottet J., Le discours télévisuel in Revue Hors Cadre, n°5, 1987
Paini D., Le temps exposé. Le cinéma de la salle au musée, Cahiers du cinéma, 2002