vendredi 15 février 2013

Cinéma, interculturel et expériences spectatorielles


Cinéma, interculturel et expériences spectatorielles


A paraître dans :
Joly M, Lancien Th., (dir) Formation à l’image et interculturel, Presses universitaires de Bordeaux, 2011
  
Il est possible d’éclairer les rapports entre cinéma et interculturel selon différents points de vue. Celui qui porte sur le réalisateur, sur ses intentions, celui qui considère les contenus en termes de genres, d’écoles, de thématiques et enfin celui qui privilégie la réception. Comme nous le verrons, aucun de ces points de vue n’est exclusif des autres ; ils sont même en interdépendance.
 Dans le cadre de cet article, nous allons surtout privilégier le point de vue centré sur le spectateur, sa posture, sa relation, son expérience par rapport au film. Le terme d’expérience a ici son importance car il permet d’insister sur le fait que dans le domaine interculturel, la relation du spectateur à un film relève d’un engagement, d’une confrontation qui sont sans doute à rapprocher de l’expérience du voyage dans ses dimensions ontologique, sensible, physique et nous reviendrons largement sur cette analogie.

Avant d’envisager quelles peuvent être les grands types de relations spectatorielles dans un cadre interculturel, nous voudrions partir d’un film qui pose à notre avis de manière radicale et magistrale la question du dialogue interculturele au cinéma que ce soit au niveau des personnages comme à celui du spectateur.

Stromboli : l’impossible dialogue intercuturel

  En termes d’expérience proposée au spectateur, le cinéma rossellinien  a quelque chose d’exemplaire puisque Rossellini nous y propose d’accompagner les personnages plus que de les mettre en scène.

Dans son œuvre, « Stromboli » nous semble représenter un cas particulièrement intéressant. Le film permet en effet de rencontrer quelques unes des thématiques (traversée, marche, engagement du corps) propres à la question interculturelle au cinéma et il constitue un exemple de choc culturel, de dialogue interculturel impossible.

L’on sait que Rossellini était intéressé par la question du choc des cultures et ce à travers différentes figures comme la guerre, le voyage, l’exil, le déplacement.
Cinq de ses films (Stromboli, Europe 51, Voyage en Italie, Jeanne au bûcher, La Peur) sont ainsi nés de la confrontation d’un corps nordique formé à l’interprétation hollywoodienne inséré dans la culture et les paysages italiens. En ce qui concerne Stromboli, si l’on souhaitait résumer le fim d’une phrase, l’on pourrait dire qu’il nous montre l’exil d’une actrice étrangère dans l’hostile terre de Dieu. Ce déplacement du corps étranger va devenir pour les habitants de l’île une figure scandaleuse qui rendra impossible le dialogue culturel.

Mais avant de revenir sur cette question, il faut souligner la profonde originalité de Rossellini qui propose au spectateur une place, une posture particulières. Le terme d’expérience employé précédemment prend ici tout son sens. En refusant tout scénario au sens de scénarisation holywoodienne[1], Rossellini nous propose en effet d’accompagner les personnages, et de faire notre apprentissage de cette traversée des cultures en même que le personnage de Karin tente de le faire. Il faut ici noter que la mise en scène vient faciliter cette sorte de « co-présence » en commençant très souvent par un gros plan auquel succède un mouvement d’appareil qui suit l’acteur et nous permet de découvrir le décor avec lui. Les plans séquences de déambulation dans l’île jouent le même rôle.

Si « Stromboli » est exemplaire d’une thématique interculturelle, c’est bien parce que le film nous propose de suivre Karin dans une tentative d’apprentissage d’une culture qui se fait à différents niveaux.
Celui de la traversée tout d’abord. Du continent à l’île, mais aussi à travers la longue traversée de Stromboli, c’est le corps qui est engagé. La marche occupe une place centrale dans le film. Elle pourrait être rencontre, traversée des apparences et déboucher sur la compréhension d’autrui mais petit à petit elle va plutôt devenir errance. Karin bute ainsi sur des hommes, des murs.
La confrontation avec le monde animal, perçu comme fascinant mais aussi énigmatique constitue le second niveau du choc culturel. La célèbre scène de la pêche au thon est à cet égard exemplaire puique la caméra nous montre l’héroine effaryée par la cruauté de cette pêche et par le spectacle de la  mort.
C’est ensuite la langue qui occupe une place centrale dans l’expérience que va vivre Karin. La question se pose dès qu’elle rencontre le curé à son arrivée sur l’île.  D’ailleurs à l’étrangeté linguistique, s’ajoute l’énigme des rites puisque Karin demande à Roberto pourquoi il vient de baiser la main du curé. De nombreuses scènes du film vont ensuite nous montrer Karin confrontée à des rites, des façons de vivre qu’elle ne comprend pas ou qu’elle refuse. Il en va par exemple ainsi de l’opposition entre vie communautaire et vie personnelle et là encore le dialogue interculturel semble impossible.
Le dernier niveau qui pose le plus de questions est évidemment celui du spirituel. Tout se passe en effet comme si Rossellini voulait signifier que la différence entre les cultures est irréductible et qu’elle n’est dépassable que grâce à Dieu. On sait pourtant que la fin du film contient une part d’indécidable quant au destin de Karin et l’on peut se demander si Rosellini ne suggère pas aussi que la question interculturelle n’a pas vraiment de réponse. En tout cas, le fait que l’interculturel est ici partie liée avec le sprituel, la métaphysique, ne nous étonne pas et nous verrons plus tard que la posture interculturelle pose des questions de cet ordre.

INTERCULTUREL et POSTURES SPECTATORIELLES

         Si Stromboli nous montre de manière magistrale comment le spectateur peut être impliqué dans le parcours d’un personnage qui n’arrive pas à résoudre la question de l’altérité, nous voudrions examiner maintenant quelles sont les différentes postures que peut choisir le spectateur par rapport à cette question. Pour cela, nous en ditinguerons trois : celle de l’exote, de l’hôte et de l’interprétant.

1) L’exote : éloge de l’étrangeté et de l’altérité

Pour caractériser le premier type de relation que le spectateur peut entretenir avec un cinéma « étranger », c’est vers Segalen que nous allons nous tourner. L’écrivain, poète, explorateur qui est aujourd’hui largement redécouvert[2], a théorisé cette question dans son traité sur l’exotisme[3] à travers la notion d’exote. Pour lui, l’exote « est celui qui préserve une distance, qui cherche à maintenir de l’étrangeté tout en se délectant de la différence ». Selon Segalen, il y aurait donc une étrangeté radicale, fondamentale qu’il ne faudrait surtout pas chercher à abolir dans une sorte de fusion ou de compréhension trompeuses. Pour Segalen, il ne faut pas être dupe d’une espèce d’identité ou de ressemblance que l’on aurait aux autres.
       Cherchant à comprendre ce qui se joue de fondamental dans le voyage, les différences culturelles et leurs signes, Jean Baudrillard[4] a repris la posture de Segalen pour revendiquer à son tour ces maîtres mots d’altérité, d’étrangeté, d’incompatibilité. Après avoir salué l’apport de Segalen, Baudrillard écrit à son tour : « il me semble que l’altérité radicale c’est de savoir qu’à un moment donné, on ne comprendra pas l’autre et que c’est bien comme ça. Il faut maintenir l’incompatibilité entre les choses pour qu'elles gardent chacune leur intensité ».

       Avant d’en venir au rapprochement qui peut être fait avec l’expérience spectatorielle du cinéma, il est possible d’évoquer un autre auteur, lui aussi intéressé par l’altérité et la résistance du sens. Dans l’Empire des signes[5], Roland Barthes ne prétend pas écrire un livre sur le Japon qui chercherait à nous faire comprendre le Japon car cela reviendrait selon lui à  « acclimater notre inconnaissance par des langages connus ». Comme l’indique Mona Cholet[6] ce qui intéresse Barthes, à partir de traits observés dans la rue, dans le théâtre, le graphisme, la nourriture, sur les visages, c’est de « flatter l’idée d’un système symbolique inouï, entièrement dépris du nôtre. » L’Empire des signes procure donc un dépaysement mental, une « déprise » du type de celle que recherchaient Segalen ou Baudrillard.

       Si le rapprochement entre l’expérience du voyage et celle du cinéma nous paraît possible, c’est parce que ce dernier lui aussi nous met en contact avec un univers de signes visuels qui peut relever de cette « étrangeté » dont il vient d’être question. Si Segalen ne limite d’ailleurs pas l’expérience de l’exotisme au voyage, il note pourtant : « Il n’est pas nécessaire pour obtenir le choc de l’exotisme et donc de l’étrangeté de recourir à l’épisode périmé d’un voyage mais l’épisode et la mise en scène du voyage, mieux que tout autre subterfuge, permettent ce corps à corps brutal, rapide, impitoyable, et marquent mieux chacun des coups ». Le terme de « mise en scène » retient évidemment l’attention et de son côté Baudrillard[7] évoquant ses voyages en Amérique parle d’ « une sorte de travelling dans une planète tout à fait différente ». Ces termes soulignent la prise en compte par leur auteur de la dimension sémiotique de notre perception de mondes étrangers.

            Si l’expérience de l’étrangeté totale a été vécue par Barthes surtout au Japon et par Baudrillard en Amérique, sans parler de Segalen et de la Chine, on peut évidemment se demander si certains cinémas étrangers, voire certains genres, ne favoriseraient pas cette « impénatribilité » revendiquée par nos auteurs. On peut penser au cinéma asiatique, par exemple coréen, et à des films comme « Printemps, été, automne, hiver, printemps » de Kim Ki-Duc qui tant au niveau de leur contenu que de leur esthétique jouent pour nous sur cette « déprise » dont parle Barthes. Dans le film de Kim Ki-Duc, un maître zen vit au milieu d’un lac avec son disciple. La symbolique des animaux peut nous échapper complètement. L’auteur de l’Empire des signes ne loue-t-il pas d’ailleurs le zen ou encore les haikus comme facilitant une espèce de déshérence de la signification.

       La relation de Baudrillard aux Etats Unis amène aussi à envisager un certain cinéma américain sous l’angle de l’exotisme radical. Le désert est ainsi envisagé par lui comme « une dénégation extatique de toute culture ». L’expérience vécue alors se situe quelque part au delà du sens, comme l’expérience de Barthes au Japon. Dans un texte intitulé « Voyage sidéral », Baudrillard[8] écrit : « Là l’espèce de travelling américain ne prend même pas la force des signifiants, mais c’est presqu’encore plus étonnant. Et pour nous c’est étrange, car nous sommes habitués à faire signifier les choses, à leur donner une destination. Et l’on se trouve tout à coup délestés, à la fois soulagés de cette obligation, parce que donner du sens aux choses, c’est une sacrée obligation et c’est très pesant ».
       Le « road movie », souvent envisagé sous l’angle interculturel[9], représenterait alors bien   cette expérience de l’exote pour les personnages qui en sont les héros comme pour le spectateur. L’impénétrabilité peut donc  être revendiquée comme provoquant le vrai choc émotif, énergétique, perceptif, sensible.

       Il est tentant aussi de considérer les versions originales des films à travers une problématique de l’exotisme. Là encore, Barthes dans l’Empire des signes a souligné toute la fascination qu’il pouvait y avoir à être en contact avec une langue inconnue et le spectateur tire sans doute une jouissance particulière de ce rapport qui se fait au delà du sens, de la signification.

                           On l’aura compris, mettre en avant comme nous l’avons fait une réception sous le signe de l’exotisme radical, semble bien aller à l’encontre des efforts faits, notamment dan le cadre éducatif, pour favoriser l’échange interculturel. Il est pourtant intéressant de constater que certains sociologues spécialistes de ces questions s’étonnent que l’on puisse nier aujourd’hui l’exotisme et laisser croire du même coup en une éthique universelle des rapports interculturels. Dans « L’effet transculturel », Henri-Pierre Jeudy[10] se demande si la négation de l’exotisme, condamné au nom d’un colonialisme qu’on croit révolu, n’entraine pas une désincarnation de toute réflexion sur la diversité culturelle. Pour lui cette dernière ne serait alors « pensée que sous la forme d’une taxinomie des différentes cultures dans l’espace sans frontières de la globalisation ».


2) L’hôte ou la posture d’hospitalité

Si l’exotisme permet d’envisager un certain type de relation interculturelle au cinéma, il n’est pas question pour nous d’en généraliser la portée même si elle nous semble essentielle. Les relations dont il est ici question doivent plutôt être envisagées comme diverses, mobiles et relevant aussi bien des attitudes, goûts, attentes des spectateurs que des propositions qui nous sont faites par les réalisateurs.
C’est bien pourquoi après l’examen de cette relation assez radicale qui est celle de l’exotisme, nous voudrions envisager une autre relation qui est à situer dans un autre courant de la communication interculturelle. La notion d’altérité y occupe une place centrale et est alors pensée comme une différence absolue qui implique en même temps une conscience permanente de la reconnaissance de l’autre en tant qu’autre.
Si chez des philosophes comme Sartre ou Lévinas, on trouve l’idée que
l’autre ne peut se constituer en nous, un penseur comme René Scherer[11] avance au contraire l’idée d’une altérité inscrite dans la consitution du « moi ». Pour qu’il y ait « rencontre d’un vis à vis, réciprocité, échange », il est nécessaire pour Scherer que soit forgé en nous un a priori de rencontre, une forme d’accueil, une structure d’hospitalité[12].
Cela suppose aussi une démarche paradoxale qui permet d’accepter l’autre comme semablable et différent. Semblable, c’est en effet admettre que l’altérité n’exclut pas la similtude ; c’est le considérer comme appartenant à la même humanité que soi ; c’est lui enlever son statut d’objet pour le considérer comme sujet. Différent : c’est relativiser son propre système de valeurs ; c’est concevoir qu’il puisse y avoir d’autres références, d’autre habitudes que les siennes ; c’est éviter d’interpréter les comportements de l’étranger dans son propre langage pour tenter de comprendre la signification qu’ils revêtent pour lui même.
Alors que l’exote préfère garder ce que Baudrillard appelle la « distance sidérale », l’hôte va au contraire tenter d’approfondir la dialectique de la différence et de la ressemblance.
Comme pour l’exotisme, cette posture d’hospitalité nous semble transférable à la relation que le spectateur peut entretenir avec un film étranger à sa culture d ‘origine et nous allons prendre l’exemple d’une installation proposée par le cinéaste iranien Kiarostami.

« Looking at Tazieh » : écarts et reconnaissance

            Présentée en 2004 à Bruxelles puis en 2007 à Beaubourg, l’installation « Looking at Tazieh » proposait aux spectateurs un dispositif original. Au centre, un écran de télévision diffusant les images d’une représentation rituelle iranienne qui célèbre chaque année la mort violente du petit fils du prophète lors d’une bataille. De chaque côté de cette télévision, deux écrans géants sur lesquels apparaissaient les visages des spectateurs (d’un côté les femmes, de l’autre les hommes) filmés en gros plan et traduisant avec violence, leurs émotions.
         La force du dispositif, ainsi décrit, vient du fait qu’il est au service d’un contexte culturel extrêmement complexe. La représentation du drame historique renvoit en effet à un événement qui marque dans l’histoire de l’Islam le point de rupture entre les chiites et sunnites. Peu connu du spectateur occidental, le thème de ce combat au rituel d’autre part assez hermétique pose une question que Marie-José Mondzain a parfaitement soulevée. Dans les Cahiers du cinéma[13], elle écrit en effet : « Quelle place faire dans ma mémoire comme dans ma vie présente à un drame inscrit dans une culture qui m’est entièrement étrangère, présenté qui plus est, dans une langue pour moi inconnue ? ».
            En posant cette question, Marie-José Mondzain nous situe clairement du côté de la problématique de l’hospitalité théorisée par Scherer. Et là où intervient le cinéaste qui prend lui même en charge un tel projet, c’est en nous rendant co-présents, co-sensibles des réactions de douleur, de peur, d’émotion des spectateurs montrés sur les deux écrans. C’est bien pourquoi Marie-José Mondzain peut écrire : « Voir le Tazieh fut, pour la plupart ce jour là, l’expérience de ce que peut signifier en français le verbe assister. Etre présent dans une proximité imaginaire avec l’autre, dans ce qu’il a de plus lointain et en vérité si proche. (…) La culture apparaît ici comme ce qui dans le respect des écarts, produit une relation de reconnaissance universelle entre les sujets. L’émotion n’est pas un sol originaire ou naturel qui ferait fusionner ceux que tout sépare, elle est au contraire la figure intime de ce qui se joue au cœur des gestes d’art : l’universalité d’une condition partagée dans la communauté créée par le spectacle ».
         Dans un court métrage réalisé pour le film « Chacun son cinéma » de Gilles Jacob[14], Kiarostami aborde à nouveau la question de la réception interculturelle et ce de manière directe. Le petit film nous montre en effet, les uns après les autres, des visages de femmes iraniennes, émues, quelquefois en pleurs, les yeux fixés sur un écran qui reste en hors champ tandis que l’on entend seulement dans un anglais impeccable, les dialogues de Roméo et Juliette. Il y a donc ici comme une sorte de mise en abîme de la réception interculturelle. Celle du spectateur du film de Kiarostami qui vit  une première expérience de partage, celle ensuite des spectatrices du film de Roméo et Juliette  qui expérimentent cette « universalité » de l’émotion évoquée par Marie-José Mondzain.

3) L’interprétant


Après avoir évoqué les postures de l’exote ou de l’hôte, il convient d’aborder un troisième type de relation, sans doute plus classique, et que l’on pourrait appeler celle de l’interprétant.
L’interprétation suppose de  décrire ce qui se passe en termes rationnels dans le repérage des différences culturelles. Il s’agit notamment de favoriser les opérations de saisie d’indices, d’identification et de caractérisation puis d’interprétation.
C’est largement tout le courant actuel de l’approche interculturelle en milieu éducatif, associatif qui est aussi très présent dans les approches de l’image et plus précisément du cinéma.

De nombreux auteurs[15] invitent par exemple à être attentifs dans le contact interculturel aux mécanismes socio-cognitifs mobilisés fâce à l’altérité. Ils considèrent ainsi que la relation interculturelle suppose un parcours qui va de la perception au jugement et à l’interprétation. Dans ce parcours, divers éléments vont être des freins ou au contraire des facilitateurs de compréhension et de reconnaissance. On peut par exemple distinguer différents types de perceptions. La perception d’une différence sans pouvoir la rapporter à aucune référence qui est alors génératrice d’inquiétude d’angoisse dans la communication interpersonnelle ; de rejet, d’indifférence dans la relation médiatique. La perception d’une différence avec projection de ses propres références. La perception d’une différence et l’intégration dans le contexte de références auquel il appartient.
Les travaux sur l’interprétation interculturelle vont aussi souligner, le rôle joué dans la perception de l’autre par les effets de catégorisation, les effets de contraste, les effets de stéréotypie ou encore les effets d’assimilation. La catégorisation représente par exemple la tendance à percevoir les autres à travers des catégories d’appartenance et à leur associer des caractéristiques associées à cette catégorie. Les effets de contraste tendent de leur côté à accentuer les différences entre les différentes cultures tandis que les effets de stéréotypie véhiculent des représentations sociales toutes faites et les efffets d’assimilation amènent à accentuer les ressemblances entre les individus de même nationalité.
Si l’approche interculturelle en éducation se propose donc de fournir aux étudiants des outils rationnels pour comprendre la culture de l’autre, il ne faudrait pas que cette approche se fasse, dans le domaine du cinéma, au détriment d’une expérience esthétique, sensible, phénoménologique. Le visionnement d’un film ne peut pas être réduit à son interprétation, fût elle interculturelle. En parlant comme nous l’avons fait d’expérience, nous pensions à Maurice Merleau-Ponty qui envisageait la perception du film comme « une présence au monde  plus vieille que l’intelligence »[16].


Les jeux de la réception
 Considérant notre relation aux images, Georges Didi-Huberman[17] part lui de ce « dessaissisement » qui nous frapperait fâce à toute « image puissante ». Dessaissisement qui remettrait en question, qui suspendrait notre langage, notre savoir préalable et qui suppose qu’un travail de la pensée permette « que devant l’étrangeté de l’image , notre langage s’enrichisse, de nouvelles combinaisons ». Dans le cas qui nous occupe, on pourrait presque parler d’un double dessaisissement ; celui de l’image et celui de son contenu culturel. En rester à ce stade serait une position proche de celle de l’exote revendiquée aussi par Barthes ou Baudrillard.
         Si l’on veut aller plus loin et envisager un « jeu » de la réception qui mobiliserait tour à tour ou de manière croisée la posture de l’exote, celle de l’hôte et celle de l’interprétant, il faut réintroduire dans notre analyse le cinéaste et l’univers qu’il met en place. A travers de grands sujets filmiques, que sont par exemple l’exil, le voyage, l’errance, la traversée ou la frontière, on pourrait alors montrer que certains cinéastes adoptent à travers leur film le point de vue de l’exote, d’autres plutôt celui de l’hôte, d’autres enfin un point de vue plus interprétatif. On pourrait ici citer le cas du documentaire et celui d’Antonioni cherchant à montrer la Chine beaucoup plus qu’à l’expliquer, ou encore de Chris Marker s’interrogeant, dans Lettres de Sibérie, sur ce qu’est le point de vue du documentariste sur une réalité étrangère. Dans une même perspective les genres de films pourraient aussi être interrogés. Que l’on songe par exemple au « road movie » dans lequel le plus souvent les personnages sont aux aussi « dépris » d’eux-mêmes et délaissent le sédentarisme pour se confronter à d’autres expressions culturelles.
En définitive le film serait un double objet interculturel. D’abord parce qu’il va confronter le spectateur à un monde qui lui est plus ou moins étranger, ensuite parce qu’il peut contenir un véritable programme interculturel.

         Pour conclure, il convient de signaler qu’une problématique de l’interculturel dans la relation filmique ne peut pas laisser de côté la question du « métissage » des œuvres comme de leur réception. Tandis que de multiples travaux ont insisté sur le fait que l’identité culturelle devait être appréhendée sous l’angle de sa plasticité,  des chercheurs comme Apadurai[18], Gruzinski[19] et leurs collègues latino-américains ont proposé d’analyser certaines productions culturelles sous l’angle de leurs emprunts à d’autres cultures. En ce qui concerne le cinéma, ce phénomène est moins récent qu’il n’y paraît. L’exposition « Planète métisse » organisée en 2009 au musée du quai Branly montrait par exemple très bien comment dès les années 1950 les films d’action américains et le western italien puisèrent dans les films nippons de Samourai et les arts du Kung fu. Plus tard le cinéma asiatique s’est inspiré de l’imaginaire des Amériques et les manifestations de métissage au cinéma sont de plus en plus importantes comme le signale ici même Marie-Julie Catoir dans son travail sur les images mexicaines ?
         A ce métissage des œuvres correspond une nouvelle configuration de la réception marquée par de nouvelles attentes, de nouvelles représentations. Michel Wievorka[20] a raison de faire remarquer que l’imaginaire personnel et collectif des acteurs est en pleine évolution à l’heure de la mondialisation marquée par une circulation inédite des images.
         Dans les années qui viennent c’est donc à ces phénomènes de métissage, d’échanges qu’il faudra être atttentifs si l’on veut mieux comprendre le fantastique enjeu que représente la relation au cinéma dans le dialogue des cultures.









[1] PHILIPPON A., Stromboli, Les cahiers du cinéma, 410, juillet-août 1988
[2] voir notamment TODOROV T., Nous et les autres, Paris, Seuil, Points Essais 1992
[3] SEGALEN V., Essai sur l’exotisme, Paris, Livre de poche, 1999
[4] BAUDRILLARD J, GUILLAUME M., Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Compagnie, 1994
[5] BARTHES R., L’empire des signes, Paris, Seuil, Points Essais, 2005
[6] CHOLET M., La tyrannie de la réalité, Paris, Calmann-Lévy, 2004
[7] BAUDRILLARD J, GUILLAUME M., opus cité
[8] BAUDRILLARD J, GUILLAUME M., opus cité
[9] Le road movie interculturel, Revue Cinéma, vol 18/n° 2-3, Université de Montréal, Printemps 2008,
[10] JEUDY HP, GALERA MC, OGANE N., L’effet transculturel, Paris, L’harmattan, 2007
[11] SCHERER R., Zeus hospitalier : Eloge de l’hospitalité, Livre de Poche et Hospitalités, Paris, Editions de la table ronde, 2005
[12] voir aussi : TODOROV T(dir), Le croisement des cultures, Communications 43, 1986
[13] MONDZAIN MJ., Looking at Tazieh, Les Cahiers du cinéma, Septembre 2007
[14] JACOB G., Chacun son cinéma, DVD, Studio Canal
[15] voir par exemple DEMORGON J, LIPIANSKY EM., Guide de l’interculturel en formation, Paris, Retz, 1999
[16] MERLEAU-PONTY M., Le cinéma et la nouvelle psychologie, conférence faite le 13 mars 1945 à l’Institut des Hautes Etudes cinématographiques, Folio Plus Philosophie, 2009.
[17] DIDI-HUBERMAN G., La condition des images, in Revue Médiamorphoses, n°22, février 2008
[18] APPADURAI A., Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2001
[19] GRUZINSKI S., La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999
[20] WIEVORKA M., Neuf leçons de sociologie, Paris, Laffont, 2008

mardi 15 janvier 2013

vendredi 7 décembre 2012

Parution n°34. MEI


Sommaire. Préambule. MEI 34


Préambule
Thierry Lancien
Entretien
Généalogie de l’hypertexte comme média à partir d’entretiens avec Ted Nelson Bernard Darras - Thierry Lancien
Dossier
Le cinéma est encore mort ! Un média et ses crises identitaires André Gaudreault - Philippe Marion
L’image écran, de la toile à l’interface Jean-Claude Soulages
Multiplication des écrans et relations aux images : de l’écran d’ordinateur à celui du téléphone portable Marie-Julie Catoir - Thierry Lancien
La traversée des écrans : Proxémie des dispositifs et enchâssements médiatiques Etienne Armand Amato - Etienne Pereny
Manipulation des médias à l’écran et construction du sens Serge Bouchardon
La construction d’un sens dans la polysémie du design web Christine Breandon - Franck Renucci
L’écran outil et le film objet : le cas de l’annotation sur Internet Michael Bourgatte
Ecran vidéoludique et journalisme: vers de nouvelles pratiques informationnelles Aurélia Lamy - Philippe Useille
Etude sémio-rhétorique du rôle de l’hypertexte dans le discours journalistique Alexandra Saemmer
Les formes d’adresse au spectateur : du cinéma au jeu vidéo en passant par la bande dessinée Gwenn Scheppler
Playful TV screen. The playability and role of TV in producing interactive experience Paulina Tuomi 
L’écran du smartphone dans tous ses états Virginie Sonet   
Les espaces de l’écran Guislaine Chabert
Mimesis de l’écran. Quand le contenu devient sa propre représentation Diana Dula
Préambule
Thierry Lancien
La multiplication des écrans favorisée par les développements du numérique soulève des questions complexes. D’abord par ce que celles-ci peuvent relever de différentes approches : sémiologiques, pragmatiques, cognitives, historiques, sociologiques et anthropologiques. Ensuite parce que l’objet écran peut être abordé sous différents angles. Celui de ses contenus et des transformations qu’ils peuvent subir, celui de ses spécificités en tant que nouveau dispositif, celui de ses usages. Enfin parce que les notions et les concepts à convoquer pour l’analyse de ces écrans ont encore souvent à faire preuve de leur valeur opératoire.
La relation aux écrans
En proposant ce dossier consacré aux écrans, il convenait donc d’éviter une trop grande hétérogénéité des approches comme une trop grande variété des questionnements. Le terme de médias attaché à celui d’écrans permettait déjà de reserrer la problématique générale qui s’est d’autre part organisée autour d’une question centrale qui constitue le fil rouge du numéro et qui est celle des relations entretenues avec ces écrans. Le terme de relation a une portée générique et des valeurs qualitatives et dynamiques qui permettent de passer par exemple de la relation spectatorielle cinématographique (André Gaudreault et Philippe Marion) à la pratique de l’écran d’ordinateur (abordée par tous les auteurs) ou de smartphone (Marie-Julie Catoir et Thierry Lancien, Virginie Sonet), en passant par des relations intermédiaires comme celles entretenues avec la télévision (Jean-Claude Soulages, Paulina Tuomi). Ces relations supposent une instance de réception qui soulève un problème important pour lequel la terminologie retenue dépend en fait du regard théorique que l’on porte sur elle. C’est bien pour cela qu’en considérant les déplacements que les différents écrans opèrent en termes de relations ou encore de pratiques, on rencontrera chez nos auteurs des termes différents. Prenons quelques exemples. On peut passer du spectateur, au téléspectateur puis à « l’acteur appareillé
» chez Jean-Claude Soulages, trouver chez Marie-Julie Catoir et Thierry Lancien la proposition d’adopter le terme de « regardeur » qui ne sera spécifié que par rapport aux dispositifs avec lesquels ce dernier est en relation, rencontrer« interacteur » chez Etienne Amato et Etienne Pereny, Serge Bouchardon, ChristineBreandon et Franck Renucci ou encore « usager actif » chez Michael Bourgatte.« Lectacteur » est proposé par Alexandra Saemmer, « lecteur agissant » par DainaDula et « smartphonaute » par Virginie Sonet.

D’autre part et selon les écrans considérés, les relations vont concerner différents types de pratiques. Il peut s’agir de pratiques culturelles (André Gaudreault et Philippe Marion), de pratiques médiatico-sociales (Jean-Claude Soulages), de pratiques
sémiotiques et de construction du sens (Serge Bouchardon, Christine Breandon et Franck Renucci), de pratiques d’annotation et donc de co-construction du sens (Michael Bourgatte), de pratiques intermédiales (Marie-Julie Catoir et Thierry Lancien ; Etienne Amato et Etienne Pereny) ou encore de pratiques informationnelles et ludiques (Aurélia Lamy et Philippe Useille ; Pauliina Tuomi). On notera aussi que le corps intervient dans cette relation aux écrans, notamment chez Etienne Amato et Etienne Pereny qui proposent une approche proxémique des situations de réception médiatique, tandis que Serge Bouchardon cherche à dégager une gestualité spécifique au numérique. Cette insertion du corps dans l’environnement numérique est aussi prise en compte quand Guislaine Chabert analyse les espaces d’écrans qui sont au coeur de cette culture numérique que l’on pourrait qualifier d’ambulante.
Identités, spécificités, contenus, usages
Si la question de la relation aux écrans et à leurs contenus occupe dans ce numéro une position centrale et constitue un fil rouge qui peut permettre une entrée de lecture, les articles sont présentés dans un ordre qui correspond aux thématiques abordées.
Identités, généalogies
Les questions d’identité et de généalogie des écrans et des médias sont au coeur des trois premiers articles. En posant la question de savoir si le cinéma va mourir ou se dissoudre dans d’autres moyens d’expression, André Gaudreault et Philippe Marion rappellent que celui-ci s’est régulièrement retrouvé aux prises avec des moments de remises en question radicales et qu’il faut donc l’envisager sous l’angle de ses évolutions . De son côté, Jean-Claude Soulages adopte lui aussi un point de vue généalogique, pour montrer comment nous sommes passés du spectateur de cinéma, au « spectateur performé » de la télévision, avant d’assister à un « phénomène d’individualisation et de désintermédiation des écrans » au coeur duquel le spectateur devient acteur. Marie-Julie Catoir et Thierry Lancien quant à eux, mettent la question de l’identité des écrans et de leurs contenus au coeur de leurs interrogations en se demandant si celle-ci reste stable ou si les phénomènes de transmédialité font perdre aux écrans leurs spécificités de contenus et d’usages.

Spécificités d’écrans
Des quatre articles qui suivent, la préoccupation centrale des auteurs est de chercher à dégager ce que sont les spécificités des écrans numériques et à partir de là quelles sont les relations qui s’instaurent avec eux, notammentdans l’accès au sens et dans la construction de celui-ci. Pour Etienne Amato et Etienne Pereny, les nouveaux écrans libèrent le corps et les situations de réception et doivent donc être abordés à travers une approche proxémique tandis que leur autre grande spécificité réside dans un enchassement médiatique qui traverse les écrans tandis qu’ils généralisent l’interactivité. C’est aussi au corps et au sens que s’intéresse Serge Bouchardon lorsqu’il propose des outils sémio-rhétoriques pour analyser le rôle des gestes de manipulation des écrans et de leurs contenus dans la construction du sens. On retrouve cette question de la manipulation des interfaces avec Christine Breandon et Franck Renucci qui, dans une perspective sémiopragmatique, se demandent comment l’usager construit du sens à travers un « design d’interface manipulable, polymorphe et polysémique ». De son côté Michael Bourgatte fait l’hypothèse que le numérique reconfigure les écrans qui, dès lors, ne sont plus de simples interfaces utiles à la visualisation de contenus mais des espaces sur lesquels s’inscrit l’utilisateur, notamment à travers la pratique de l’annotation.
Contenus spécifiques
Dans les deux articles qui suivent, les auteurs se penchent sur les caractéristiques des contenus médiatiques qui circulent sur les écrans numériques. Aurélia Lamy et Philippe Useille examinent ainsi le cas des « serious games » pour montrer que la rencontre du journalisme et de l’écran vidéoludique débouche sur de nouvelles pratiques informationnelles. Alexandra Saemmer de son côté retient le cas des pratiques hypertextuelles du journalisme qu’elle catégorise en trois grands ensembles.
Transversalités
Les problématiques de Pauliina Tuomi et de Gwenn Schepler portentsur les transversalités voire les permanences qui caractérisent les contenus d’écrans. Ainsi Gwenn Scheppler met au jour les similitudes qui existent entre plusieurs médias dans la prise en charge interactionnelle et ludique de celuiqu’il appelle le « lecteur/joueur/spectateur », tandis que Pauliina Tuomi montre que la télévision est souvent à l’origine d’expériences ludiques et peut même créer des situations de jeux. Transversalité aussi chez Daiana Dula qui fait l’hypothèse que les écrans des médias informatisés sont finalement des “contenants
réplicatifs et auto-représentatifs”.

Ecrans et espaces
Les deux derniers articles envisagent les relations qui existent entre l’espaceet les écrans numériques. En s’intéressant au smartphone, Virginie Sonet noteque la mobilité de ce terminal permet à l’utilisateur d e diversifier ses contextes d’utilisation et cherche ensuite, à partir d’une enquête, à catégoriser l’appropriation des contenus par l’utilisateur. Guislaine Chabert, elle, part du concept d’espace pour qualifier la relation que l’usager entretient avec l’écran. A partir de là, elle montre que cette relation prend sens entre différents espaces, professionnels, culturels, intimes et de loisirs.
Enfin comme de coutume, ce numéro s’ouvre par un entretien. On lira donc ici la transcription d’échanges entre Bernard Darras, Thierry Lancien et Ted Nelson. Celui-ci qui est à l’origine de l’hypertexte et du projet Xanadu revient sur son parcours personnel et aborde quelques grandes questions qui sont au coeur du développement passé et actuel des réseaux.

Résumés du numéro 34 de MEI


Le cinéma est encore mort ! Un
média et ses crises identitaires…1
André Gaudreault
Université de Montréal
Philippe Marion
Université de Louvain
Le cinéma est en crise, il est en sursis. Peut-être va-t-il mourir ou se dissoudre dans
d’autres systèmes d’expression… De l’époque initiale de la cinématographie-attraction
jusqu’à la fracture numérique actuelle, le cinéma s’est régulièrement retrouvé aux
prises avec des moments de remise en question radicale. Le présent article se propose
d’observer ces moments de crises, dans leur contexte culturel et intermédial, afin d’en
analyser les résonances sur le plan des conceptions que l’on a pu se forger du cinéma.
Ainsi, par exemple, des débats récents sur le statut de la salle de cinéma, ce lieu du
rituel classique de « consommation » cinématographique. Notre conviction réside dans
le fait que rien mieux que ces crises identitaires ne révèle la manière dont une époque
se construit et véhicule une « image » d’un média donné. Dans le « stress » de pareils
moments de remise en question, certains observateurs du média cherchent les meilleurs
arguments pour le défendre. Ce faisant, et sans forcément en avoir conscience,
ils circonscrivent ce qui, à leurs yeux, constituerait l’ultime noyau identitaire du média.
Une lecture généalogique de ces crises devrait donc révéler une série de définitions
évolutives du cinéma comme « fédération provisoire de séries culturelles ».
Mots clés : Cinéma, Intermedialite, Identite Mediatique, Series culturelles
L’image écran, de la toile à l’interface
Jean-Claude Soulages
Université de Lyon 2
ICOM, ELICO, Lyon 2
La représentation picturale a enfermé le spectateur dans un cadre. L’écran du cinéma
a libéré cette image en lui apportant un cadre-scène, en inventant une place à un sujet
regardant co-producteur d’un univers diégétique autonome. Au spectateur éloigné du
grand écran, a succédé l’écran performatif du terminal télévisuel. Le flux télévisuel
a étendu le cadre d’usage de l’écran cinématographique et démultiplié les postures
spectatorielles. Le terminal des origines est devenu une interface et le flux télévisuel
esquisse déjà la silhouette d’un nouveau réseau et d’un nouvel acteur. En abandonnant
son destin fonctionnel et solitaire, l’écran informatique dès qu’il a été mis en réseau
a donné naissance à une communauté médiatique réticulaire bousculant l’agenda
centralisateur et monolocutif du terminal télévisuel. Ce à quoi nous assistons, c’est
à un vaste phénomène d’individualisation et de transitivité des écrans mais surtout
d’appropriation des technologies de communication par leurs usagers.
Mots clés : Media, écran, image, film, télévision.
Multiplication des écrans et relations
aux médias : de l’écran d’ordinateur à
celui du Smartphone
Marie-Julie CATOIR
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
Laboratoire MICA-Bordeaux 3
Thierry LANCIEN
Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
Laboratoire MICA-Bordeaux 3
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche menée depuis 2008 à l’université de
Bordeaux 3, au sein du laboratoire MICA. Il propose un cadre de questionnement relatif aux
relations avec les écrans et leurs contenus médiatiques ainsi que des données recueillies
lors d’un travail de terrain. Celui-ci portait sur la relation entretenue avec deux écrans en
particulier : celui de l’ordinateur et celui du téléphone portable de type Smartphone, et plus
spécifiquement, sur la circulation de contenus entre ces deux écrans numériques. Nous
avons analysé les journaux de bord réalisés en avril 2011 par des étudiants de Master 1 en
Sciences de l’Information et de la Communication, provenant de trois filières différentes
(Recherche, Multimédia et Communication et Générations), âgés de 21 à 26 ans3.
Mots clés : Intérmédialité, hybridation, transmédialité


La double traversée des écrans :
proxémie des dispositifs et enchâssements
médiatiques
Etienne Armand AMATO
R&D Gobelins, l’Ecole de l’image
Laboratoire CITU Paragraphe, Paris 8
Etienne PERENY
Université Paris 8
Laboratoire Paragraphe, Paris 8
Afin d’analyser le rapport aux écrans, cet article développe une approche proxémique
qui permet de cerner la progressive libération des corps et des situations de réception
dans le domaine de l’audiovisuel et de l’informatique. Puis, il aborde la désolidarisation
des supports et des médias causée par la numérisation des médias et l’interconnexion
des machines. Dans ce contexte, la capacité des contenus à traverser tous les écrans
correspond à un phénomène d’enchâssement médiatique, provenant de l’informatisation
des supports et des contenus, devenus interactifs. La proxémie dynamique et
communicationnelle qui en résulte est alors abordée en termes d’effectuation pour
les hypermédias et d’instanciation pour les cybermédias, ces derniers étant incarnés
par les jeux vidéo et les avatars jouables qui les peuplent.
Mots clés : Proxémie, écran, hypermédia, cybermédia, instanciation, image interactive
Manipulation des médias à l’écran et
construction du sens
Serge Bouchardon
Université de Technologie de Compiègne1
Les créations interactives en ligne proposent à l’utilisateur des gestes de manipulation
de médias à l’écran (par exemple déplacer un élément, activer un lien, entrer du
texte au clavier). Dans cet article, nous proposons des outils sémio-rhétoriques pour
analyser le rôle de ces gestes dans la construction du sens. Ces outils permettent
notamment d’identifier des figures de rhétorique que nous appelons figures de manipulation.
Dans cette analyse du jeu entre manipulation de médias et support écranique
dans les créations interactives, nous posons l’hypothèse d’une gestualité spécifique
au numérique.
Mots-clés : écriture numérique, manipulation, geste, interactivité, figure, écran
numérique.
La construction d’un sens dans la
polysémie du design web
Communicate, oeuvre ou produit ?
Christine BREANDON
Université du Sud Toulon-Var
BP 132 F-83957
La Garde cedex
IUT SRC 200 av Victor Sergent
83700 Saint Raphaël
cebrean@univ-tln.fr
Franck RENUCCI
Université du Sud Toulon-Var
BP 132 F-83957 La Garde cedex
UFR Ingemedia
renucci@univ-tln.fr
Le design d’interface web installe l’usager dans un espace manipulable, polymorphe,
polysémique. Nous étudions ici le processus interprétatif des messages visuels à
travers l’analyse d’un objet signifiant. Le point de vue de l’analyste est confronté au
point de vue des utilisateurs à travers une enquête de terrain. Notre problématique
porte sur le processus sémiosique dans un environnement mouvant : existe-t-il des
systématismes dans les mécanismes interprétatifs lorsque l’utilisateur manipule
une séquence signifiante ? Le contexte donné suffit-il à recevoir le message émis ?
L’interactivité contraint-elle à construire un sens singulier ? Nous faisons l’hypothèse
que l’interactivité du design est un facteur singularisant la lecture de l’image. Nous
interrogeons l’interprétation du message visuel dans le cadre théorique de travaux
menés en sémiopragmatique en regard des systématismes liés à la reconnaissance
des objets perçus (concept d’iconotype selon Darras), et de pratiques stéréotypées.
Mots-clefs : design, interactivité, comm unication, polysémie, individualisation
L’écran-outil et le film-objet.
Michael BOURGATTE
TELECOM PARISTECH
UMR CNRS LTCI
Les développements récents de la sphère du numérique accompagnent une circulation
accrue et facilitée des objets audiovisuels. Plus encore, ils reconfigurent les écrans qui
ne sont plus de simples interfaces utiles à la visualisation de ces contenus. Désormais,
l’écran est aussi un espace sur lequel on retrouve des outils dits « d’annotation » permettant
le découpage des films, la production de textes périphériques, l’introduction
de mots-clés, etc. Rendre visible cet outillage et le produit des annotations participe
de la mise en place d’une nouvelle économie éditoriale des écrans qui n’est plus
simplement le résultat du travail d’un éditeur de sites ou de logiciels. L’organisation
des écrans repose aussi sur l’activité des utilisateurs. Pour désigner cette économie
écranique, nous avons choisi de parler d’économie curatoriale des écrans, en ce sens
qu’il s’agit d’une activité d’organisation, d’enrichissement et d’accompagnement à la
lecture des contenus filmiques.
Mots-clés : annotation, audiovisuel, économie curatoriale, logiciels, Internet,
pratique.
Ecran vidéoludique et journalisme : vers
de nouvelles pratiques informationnelles.
LAMY Aurélia
Université de Lille-Nord de France
Laboratoire GERIICO
aurelia.lamy@univ-lille1.fr
USEILLE Philippe
Université de Lille Nord de France
Laboratoire DeVisu
philippe.useille@univ-valenciennes.fr
Les serious game se développent sur Internet depuis maintenant plusieurs années ;
ils investissent aujourd’hui le milieu journalistique sous la forme du newsgame. Ce
nouveau format informationnel conduit les rédactions à redéfinir leurs pratiques journalistiques
à s’engager dans une démarche d’innovation qui répondrait aux attentes
d’un public habitué à la pluralité des écrans. Le newsgame « Primaires à gauche » est
un « jeu vidéo d’information politique » qui place le joueur au coeur de l’information à
laquelle il accède à travers l’écran vidéoludique : le gameplay et le game design sont
ainsi mis au service du contenu éditorial. Cette approche vidéoludique de l’information
inaugure un nouveau régime d’appropriation de l’information qui sera spécifié à travers,
d’une part, l’analyse de la matérialité du newsgame, d’autre part, les intentions
exprimées par les concepteurs.
Mots-clés : newsgame, information, jeux vidéo, intermédialité
Etude sémio-rhétorique du rôle de l’hypertexte
dans le discours journalistique
Alexandra SAEMMER
Université de Paris 8
Laboratoire Paragraphe. Paris 8
L’étude sémio-rhétorique de l’hypertexte dans un corpus de textes journalistiques fait
émerger trois grands types aux délimitations fluctuantes : l’hypertexte à tendance informationnelle,
l’hypertexte dialogique et l’hypertexte-figure. L’hypertexte ne se réduit
donc pas toujours à la mise à disposition de preuves et autres références, mais semble
parfois être utilisé par le journaliste pour argumenter une opinion ou juxtaposer des
points de vue. En ironisant ou subvertissant les propos du « texte géniteur », l’hypertexte
devient « figure ». En pointant vers des ressources autres que celles annoncées
dans le texte « géniteur », l’hypertexte peut se transformer en outil de manipulation,
qui prend des dimensions particulières grâce à la manipulabilité de l’hypertexte. Nous
questionnons donc dans cet article à la fois la position du « lectacteur » (Weissberg) et
de ses pouvoirs de manipulation, et celle du lecteur manipulé par l’hypertexte.
Mots-clés : sémiotique, rhétorique, hypertexte, figure, manipulation.




Les formes d’adresse au spectateur :
du cinéma au jeu vidéo de rôle, en passant
par la bande dessinée.
Gwenn SCHEPPLER
Université de Montréal
Pourquoi retrouve-t-on des formes d’adresses au spectateur plus ou moins similaires
dans le cinéma, les jeux vidéo et la bande dessinée ? Bien que différents d’un point de
vue sémiologique, ces trois médiums laissent apparaî tre ici et là des figures interpellantes
qui, incarnées et douées de parole, regardent ostensiblement le spectateur et
l’invitent à communiquer à son tour, trouant la diégèse et le quatrième mur. C’est là
bien sûr une illusion du discours, mais il n’en demeure pas moins que cette figuration
de la tradition orale dans des médias qui n’en ont aucun besoin laisse songeur. En se
focalisant sur des exemples très limités (pris dans le cinéma narratif dominant, la
bande dessinée franco-belge et le jeu vidéo de rôle), ce texte propose d’interroger le
lien de ces figures avec le mode énonciatif de chaque médium, afin de montrer comment,
si elles sont similaires, elles ne remplissent pas les mêmes fonctions quant à
l’énonciation et à la diégèse.
Mots-clés : bande-dessinée, cinéma, jeux vidéo, oralité, énonciation, adresse
Playful TV screen – The playability and
role of TV in producing interactive experiences
Pauliina Tuomi
Tampere University of Technology
sptuom@utu.fi
A television has never been just a TV set. It often plays a considerable part in creating
gaming situations and playful experiences. TV is seen much less active medium than
PC or mobile phone. Nevertheless, the idea of making TV interactive has emerged
throughout the development of the media. A qualitative study of Finnish television
and television in general as a part of an active gaming experience is conducted by
analyzing TV as a broadcast screen, as a monitor and as an interactive screen and as
a participatory (multi)screen. The future TV is just one piece of a larger puzzle of many
interconnected devices.
keywords: tv history, interactivity, playfullness, participary tv
Mimésis de l’écran. Quand le contenu
est sa propre représentation
Daiana Dula
Université du Havre
Cirtai/Cdhet
daiana.manoury@univ-rouen.fr
L’écran informatisé peut être vu comme une construction sémiologique dans la mesure
où, par ses capacités mimétiques, il crée des sens nouveaux. En s’auto-représentant,
il suscite de véritables « doublures », des répliques de lui-même en tant que support,
mais également de ses utilisateurs.
Partant, la notion d’interactivité est remise en jeu. Les projections dites « interactives
», par leur extrême plasticité, révèlent des écrans capables d’opérer des
transferts pluriels, allant de la démultiplication des représentations, au brouillage
volontaire des identités et jusqu’à la redéfinition du principe d’espace public. Installés
dans la rue, ils imitent les modalités du miroir, ils se présentent comme des surfaces
réfléchissantes dans lesquelles objets et individus peuvent se dédoubler à l’infini.
Cette autosimilarité, pour constitutive qu’elle apparaisse, réussit-elle à tenir le pari
d’un dialogue effectif et efficient, qui ferait de l’utilisateur un spectateur agissant ?
Certains écrans-cadres prétendent incorporer et s’associer les individus – en cela, ils
peuvent être qualifiés de « miroirs cordiaux » ; néanmoins, la frontière de l’artefact
semble demeurer indépassable.
Il reste que, en se répliquant à l’intérieur de lui-même, l’écran médiatisé explore et
exploite sa propre mise en scène et, ce faisant, il révèle et met en exergue les moyens
mêmes de sa représentation.
Mots-clés : écrans contenants, projections interactives, mimesis, autosimilarité,
identité, « miroirs cordiaux »


L’écran du smartphone dans tous ses
états
Virginie Sonet
Université Paris II, Panthéon-Assas
CARISM-IFP, Univ Paris II
Laboratoire MEDIA-CISM, Orange Labs, Rennes
virginie.sonet@gmail.com
Le smartphone cristallise la convergence de technologies et de pratiques antérieures.
Interactif et tactile, cet écran donne l’illusion à l’utilisateur de manipuler physiquement
les contenus. Connecté et mobile, il est adapté à de nouveaux contextes d’utilisation (de
lieux, de moments), mais comporte aussi des contraintes (disponibilité des réseaux,
autonomie d’énergie). Désigné comme le «troisième écran», il offre, dans la lignée de
la télévision et de l’ordinateur, la possibilité de visionner des contenus audiovisuels.
En prenant comme observatoire les consommations de ces contenus, nous analysons
les différentes utilisations ad hoc de cet écran par les smartphonautes. Entre Écran-
Ambiance et Écran-Communication, nous relevons à partir d’une enquête qualitative,
cinq usages qui participent de l’appropriation de l’audiovisuel mobile.
Mots-clés : Mobilité, Convergence, Pratiques audiovisuelles, Pratiques communicationnelles,
Usages, Smartphone
Les espaces de l’écran
Ghislaine CHABERT
Université de Savoie
Laboratoire IREGE, Université de Savoie
ghislaine.chabert@univ-savoie.fr
Comment faire un travail de recherche sur les usages des écrans dans un contexte
général de bruits autour de cette notion ? Quels usages de quels écrans ? Quelles
représentations associées à la circulation entre différents écrans ? Quelles médiations
liées aux lieux et aux temps des écrans ?
L’article apportera des éléments de réponses à ces questions à partir du croisement
de différentes pratiques d’écrans (visiocommunication, interactifs dans les musées,
serious gaming). Il visera à montrer la pertinence du concept de l’espace pour qualifier
la relation à l’écran. Cette relation prendra sens dans l’enchevêtrement entre espaces
professionnels et privés et aussi entre espaces culturels/de loisirs et intimes. Ces
pratiques seront également pensées dans l’interrelation et la circulation entre les
différents « espaces vécus » autour de l’écran.
Mots-clés : Ecran, espaces, usages, perception